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Albrecht Dürer, artiste mathématicien

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La Renaissance est aussi nordique et l’Humanisme mathématique allemand ; leur foyer est Nuremberg et leur étoile Albrecht Dürer, qui signe volontiers « Noricus » (1), soulignant ainsi son appartenance à cette capitale de l’Humanisme, à laquelle on doit le premier livre illustré (la Chronique de 1493 d’Hartmann Schedel.)

Il assimile les idées neuves au cours de voyages en Flandres (1490-1520) puis en Italie (1494-1506) ; il contribue à leur diffusion dans l’Europe septentrionale, dont il fréquente l’élite, et s’approprie le programme renaissant en fondant sa peinture sur la géométrie et en privilégiant la représentation de l’Humain et de la Nature.

Mais il prolonge aussi ce programme, car Dürer est un chercheur plus qu’un suiveur ; il trouve des solutions innovantes et s’avère même pionnier dans l’art de l’autoportrait (de 13 à 56 ans, il n’a de cesse d’interroger son propre visage) mais aussi dans l’art du paysage représenté pour lui-même.

Voyons donc ce fructueux parcours d’intellectuel, qui n’est pas sans rappeler celui de Léonard !

Dürer, artiste mathématicien
Album : Dürer, artiste mathématicien

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L’œuvre frappe d’abord par un naturalisme quasi absolu :

Qu’il représente de l’herbe ou des violettes, un pelage ou de la fourrure, des cheveux ou une barbe de deux jours, des mains ou des yeux, Dürer imite le réel au point de donner l’illusion du vrai ; il restitue les détails avec une précision peu commune et s’avère sans concession avec les imperfections naturelles : ainsi il n’hésite pas à se portraiturer avec une hémorragie sous-conjonctivale (Autoportrait du Prado 1498) ou à peindre l’empereur Maximilien I° de Habsbourg, dont il est peintre officiel, avec son nez exagérément aquilin si disgracieux.

Ce naturalisme caractérise aussi les paysages aquarellés, saisis sur le vif lors du premier voyage à Venise, en 1494-95; ils sont d’une telle fidélité aux sites, que l’on reconnait Trento, la Citadelle d’Arco, au bord du lac de Garde, ou encore Innstruck et ils séduisent autant par l’exactitude topographique que par leur atmosphère impalpable, faite d’air, d’eau et de lumière.

Dès lors, Dürer s’affranchit de la tradition du paysage décor de portrait ou de scène religieuse et il fait du décor le sujet-même de l’œuvre. C’est une première dans l’histoire de la peinture occidentale ! Et les merveilles ne tardent pas à arriver : avec les Moulins au saule (1506) ou l’Étang dans la forêt (1495), qui baignent dans une ambiance d’orage très particulière, mi-poétique, mi-réaliste.

Pour l’anecdote, ce naturalisme intransigeant lui a valu le surnom d’Apelle moderne, par analogie avec le peintre d’Alexandre le Grand, mais considérons surtout qu’il est inséparable de la ferveur de l’artiste, nullement contaminé par les idées iconoclastes du Protestantisme naissant: pour Dürer rien n’est plus beau que la Création divine et sa représentation rend hommage au Créateur.

 Voilà donc que se pose la question de la Beauté, et notamment celle de la Beauté du vivant, insaisissable par les canons hérités du Moyen-Âge! Alors, l’artiste doublé de l’intellectuel humaniste va multiplier les expériences pour tenter d’en percer le mystère.

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Une nouvelle géométrie :

Pour ce faire, il se tourne vers les Éléments d’Euclide et le Traité sur les Proportions de Vitruve ; il approfondit les travaux de ses contemporains, Alberti et Léonard, qui redéfinissent d’après l’Antique l’anthropométrie esthétique, mais aussi Jacopo de Barbari, qui l’initie aux mathématiques de fra Luca Pacioli (1445-1517), le moine savant, maître de Léonard lui-même !

Dürer s’imprègne ainsi des idées nouvelles sur la perspective, la « divine proportion » et le nombre d’or (2), redécouvert avec la statuaire et l’architecture grecques; il conçoit à son tour des traités pratiques (3), à l’usage des peintres et des artisans, affine ses propres calculs sur les justes proportions et invente figures géométriques, dispositifs perspectifs et rapports, passés à la postérité sous son nom : polyèdre de Dürer, fenêtre de Dürer ou perspectographe, carré de Dürer.

Ainsi, il n’est pas fortuit que l’Autoportrait de 1500, joyau de la pinacothèque de Munich, soit composé à partir du nombre d’or, inséparable du pentagone, et donne à voir une sublime mais bien orgueilleuse image de l’artiste en Pantocrator !

À sa décharge, rappelons toutefois que son travail sur les proportions progresse et que, grâce à Dieu, il a le sentiment de s’approcher de l’archétype du beau corps humain : un corps harmonieux, au modelé très doux et tout en courbes, qu’illustre l’Adam du Prado (1507).

De même, il n’est pas surprenant que l’autoportrait symbolique, la célébrissime Melencholia de 1514, mette en avant un carré magique, dont la somme des horizontales, verticales et diagonales est toujours égale à 34, et qui permet de dater subtilement la gravure…, un sablier et un polyèdre bien singulier, envisagé selon deux points de vue différents (en plongée et de face).

Que nous dit ce solide à huit faces, composé de six pentagones irréguliers et de deux triangles équilatéraux, obtenu à coup de troncature des angles ? Qu’il faut dépasser la géométrie euclidienne, inventer des formes complexes, au nombre de côtés toujours plus grand, pour s’approcher de la Beauté du vivant; mais que cela est chronophage et déprimant. Bref, Dürer exprime ici sa souffrance d’artiste intellectuel et dit visuellement ce que Baudelaire dira si laconiquement : « l’Art est long et le Temps est court »(4).

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Ainsi donc, avec ses talents et curiosités multiples, Dürer fait partie de la petite chapelle des Humanistes polyvalents. Le savant et l’artiste se confondent si bien que les représentations sont étayées par des études, mais sublimées par un véritable génie du dessin, une pratique régulière de la gravure et un talent évident pour la géométrie.

Autant de qualités synthétisées, à mes yeux, dans son célèbre monogramme (A D) aussi élégant qu’incisif et rigoureux.

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Notes: 

1 de Nuremberg

2 d’où son symbole, φ (phi), comme Phidias qui bâtit le Parthénon à partir d’un rectangle dont le rapport de la longueur à la largeur est égal à 1,618.

3 Instructions pour la mesure à la règle et au compas (1525)

Quatre livres sur les proportions du corps humain (1528)

4 Les Fleurs du mal, le Guignon

VOUS POUVEZ VOIR LE FILM ICI :

http://www.dailymotion.com/video/x1vajtj

 

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