Manet et Titien

 Paris, 12 mars 2013

Manet, Olympia

Manet, Olympia

Si vous êtes à l’affût de bonnes nouvelles politiques, vous n’ignorez pas que François Hollande vient d’autoriser le déplacement de l’Olympia pour la future exposition Manet, le retour à Venise (qui se tiendra du 28 avril au 10 août 2013, au Palais des Doges) !

Elle sera l’occasion d’un accrochage encore inédit, digne d’un musée Imaginaire : côte à côte, le chef-d’œuvre de Manet et la Vénus d’Urbino, dont il s’inspire !

Elle est donc, d’ores et déjà, l’occasion de comparer, sans a priori ni parfum de scandale, deux langages naturalistes et deux représentations de l’érotisme féminin, distants de 350 ans.

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Rappelons que le Naturalisme pictural néglige les scènes historiques ou mythologiques, pour privilégier :

le motif tel qu’il est perçu,

une personne anonyme,

et la captation d’un instant.

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Appliqués au Titien et à Manet, ces critères nous valent deux nus, peints d’après modèles (et non deux nus académiques) :

d’une part, la Bella, dont on ne connait ni le nom, ni la position sociale (fut-elle la maîtresse du commanditaire Della Rovere ou une courtisane à la cour des Gonzague ?) Quoiqu’il en soit, on reconnait parfaitement ses traits, tant ils sont superposables à ceux de son portrait, également peint par Titien aux alentours de 1536 et actuellement visible au Palais Pitti.

Titien, Vénus d'Urbino

Titien, Vénus d’Urbino

et d’autre part, la discrète Victorine Meurent, peintre tombé dans l’oubli et sujet favori du pape de la modernité, dont on connait plusieurs visages (outre le très beau portrait de Boston, on l’identifie, sous le pinceau de Manet, tantôt en Chanteuse des rues, tantôt en Costume d’espada, avec un perroquet, devant le premier Chemin de fer de l’Histoire de la Peinture ou encore dans le Déjeuner sur l’herbe).

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Ainsi les œuvres ont-elles des titres prétextes :

la Vénus du Titien n’a rien à voir avec les représentations mythologiques de la Beauté et de l’Amour (telles que nous en ont laissées Cranach ou Giorgione) ; loin d’être une image froide, distante et idéalisée de la déesse, c’est une « donna nuda », jeune, désirable et voluptueuse, qui s’abandonne au plaisir solitaire.

Titien Vénus d'urbino détail main

Quant à Olympia, elle incarne moins le type de la Prostituée sous le Second Empire qu’elle n’exhibe le corps individualisé de Victorine avec ses cheveux de feu, son menton un peu pointu et ses jambes un peu trop courtes.

manet olympia détail visage

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Toutes les deux sont saisies dans l’intimité d’un décor familier et non dans un espace-temps irréel, comme l’exige la tradition du nu académique.

la Bella est étendue dans la chambre nuptiale d’un somptueux palais Renaissance ; deux servantes s’affairent autour d’un cassone ou coffre de mariage, dans lequel est rangée la dote de l’épouse; l’intérieur de son couvercle n’a pas d’ornement, alors que l’Histoire de l’Art nous apprend que, dès le Quattrocento, il est volontiers recouvert d’un nu (masculin ou féminin), à demi couché et en gros plan, destiné à exciter le jeune couple, à l’instar d’une image pornographique.

Titien Venus d'Urbino détail chien+cassone

Eh! oui, la Renaissance est moins hypocrite que « le stupide XIX° siècle »! Elle réhabilite le corps et ses médecins, dont le génial Rabelais, affirment que la jouissance féminine est favorable à la fécondation et recommandent la masturbation dans l’intimité conjugale.

Alors, on se prête à rêver ! Titien semble substituer le tableau tout entier au couvercle du cassone et figure, sans vergogne ni vulgarité, une scène de masturbation féminine avant les noces de la chair.

Quant à sa composition, nettement soulignée par la perspective du dallage et l’angle droit formé par le lit et le rideau, elle accroît le pouvoir érotique de l’image puisque le point de fuite se pose sur la main gauche et que la tenture est à l’à-pic du sexe.

Titien Vénus d'Urbino composition

 

L’érotisme d’Olympia est d’une tout autre nature : ni perspective au service de la sexualité, ni ambiguïté interprétative ! L’image en deux dimensions montre une professionnelle du plaisir post coïtum, (et l’on sait d’ores et déjà que Victorine est capable de mimer tous les rôles) ; elle est souverainement indifférente à la scène pour laquelle elle pose : pubis masqué par la main gauche, elle répugne à réceptionner l’hommage d’un bouquet, après le départ de l’amant et elle soutient frontalement le regard du public.

Manet la main d'Olympia

Objectivement, rien ici de très excitant ! Et à la voluptueuse chaleur du tableau de Titien répond une toile un peu dure, dominée par par des tons froids. Et pourtant, au Salon de 1868, elle a fait fantasmer les contemporains de Manet, frustrés et pudibonds héritiers de la Restauration du Trône et de l’Autel !

Manet Olympia  détail pieds

Honnêtement, ce qui intéresse le peintre dans cette scène n’est-ce le jeu des noirs et des blancs, subtilement équilibrés par les roses ? en somme, ne sommes-nous pas en présence d’un pur travail de coloriste ? 

Nul mieux que Zola a su voir picturalement cette œuvre, alors, laissons lui les derniers mots, extraits d’un article paru dans l’Événement illustré le 10 mai 1868 :

« (…) Nous avons ici, comme disent les amuseurs publics, une gravure d’Epinal. 

Olympia, couchée sur des linges blancs, fait une grande tache pâle sur le fond noir; dans ce fond noir se trouve la tête de la négresse qui apporte un bouquet et ce fameux chat qui a tant égayé le public. Au premier regard, on ne distingue donc que deux teintes dans le tableau, deux teintes violentes, s’éliminant l’une l’autre. 

Les détails ont disparu. Regardez la tête de la jeune fille! les lèvres sont deux minces lignes roses, les yeux se réduisent à quelques traits noirs. Voyez maintenant le bouquet, et de près, je vous prie: des plaques roses, des plaques bleues, des plaques vertes. Tout se simplifie, et si vous voulez reconstruire la réalité, il faut que vous reculiez de quelques pas. Alors il arrive une étrange histoire: chaque objet se met à son plan, la tête d’Olympia se détache du fond avec un relief saisissant, le bouquet devient une merveille d’éclat et de fraîcheur. La justesse de l’œil et la simplicité de la main ont fait ce miracle; le peintre a procédé comme la nature procède elle-même, par masses claires, par larges pans de lumière, et son œuvre a l’aspect un peu rude et austère de la nature. (…)  

Mais rien n’est d’une finesse plus exquise que les tons pâles des linges blancs différents sur lesquels Olympia est couchée. Il y a, dans la juxtaposition de ces blancs, une immense difficulté vaincue. Le corps lui-même de l’enfant a des pâleurs charmantes; c’est une jeune fille de seize ans, sans doute un modèle qu’Édouard Manet a tranquillement copié tel qu’il était. (…) Lorsque nos artistes nous donnent des Vénus, ils corrigent la nature, ils mentent. Edouard Manet s’est demandé pourquoi mentir, pourquoi ne pas dire la vérité; il nous a fait connaître Olympia, cette fille de nos jours, que vous rencontrez sur les trottoirs et qui serre ses maigres épaules dans un mince châle de laine déteinte. 

Le public, comme toujours, s’est bien gardé de comprendre ce que voulait le peintre; il y a eu des gens qui ont cherché un sens philosophique dans le tableau; d’autres, plus égrillards, n’auraient pas été fâchés d’y découvrir une intention obscène. 

Eh ! dites-leur donc tout haut, cher Maître, qu’il vous fallait une femme nue, et vous avez choisi Olympia, la première venue; il vous fallait des taches claires et lumineuses, et vous avez mis un bouquet; il vous fallait des taches noires, et vous avez placé dans un coin une négresse et un chat. Qu’est-ce que tout cela veut dire ? Vous ne le savez guère, ni moi non plus. 

Mais je sais, moi, que vous avez admirablement réussi à faire une œuvre de peintre, de grand peintre, je veux dire à traduire énergiquement et dans un langage particulier les vérités de la lumière et de l’ombre, les réalités des objets et des créatures. »

Manet Olympia  détail pieds
Alors, direction Venise ?…

quelques images comparatives LÀ :

 http://www.flickr.com/photos/78432622@N05/sets/72157632990341313/

et  le film ICI :

http://www.dailymotion.com/video/x1usenw

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