New York, star des arts visuels (édition bilingue français-anglais)

NY est, avec Paris, la ville au monde la plus représentée.

Symbole de Modernité depuis plus d’un siècle, elle subjugue peintres, bédéistes, photographes et cinéastes par ses audaces architecturales.

Chacun semble transmettre une expérience subjective de la verticalité si bien que les paysages urbains sont rares – à la notable exception des toiles impressionnistes d’Edward Cucuel (1875-1954), d’origine française, et de Guy Wiggins (1883-1962), formé en Europe.

Edward Cucuel

Edward Cucuel

Guy Wiggins

Guy Wiggins

Les uns rendent compte de la complexité de la mégapole en créant des images labyrinthiques où artères et bâtiments s’enchevêtrent dans une singulière densité.

  • C’est le cas de Paul Citroën, artiste néerlandais, né en 1896 et mort en 1983, qui participa à l’aventure avant-gardiste du Bauhaus. Élève de Paul Klee et de Vassily Kandinski, il réalise dans les années 20 des photocollages à partir de clichés pris çà et là, découpés et disposés pour donner une chaotique impression d’accumulation. Dénommés Villes ou Metropolis, ces montages donnent à voir un agrégat vertical d’architectures monumentales, où tout – béton, verre, acier, réseaux de transport et enseignes – témoigne de la naissance de la Société de Consommation. Fritz Lang s’en inspirera pour créer, en 1927, les décors de Metropolis qui, sans conteste, évoquent New York.

 

Citroen Paul, Metropolis 1919

Citroen Paul, Metropolis 1919

  • Mais le cinéaste au graphisme si pur ne se contente pas de reconstituer une ville moderne. En visionnaire, il crée une ville stratifiée, théâtre symbolique de la Lutte des Classes : usant alternativement de vues en plongée et en contre-plongée, il promène sa caméra du sommet des gratte-ciel, où vit l’élite capitaliste, au sous-sol, où l’énergie nécessaire au fonctionnement de la ville haute est fournie par le prolétariat… Cessons toutefois d’enfoncer des portes béantes, laissons-nous envoûter par la beauté des images, l’élégance du noir et blanc et considérons plutôt leur extraordinaire postérité! En effet, de Frozen Assets à Immortel, ad vitam, on retrouve la marque du Maître expressionniste.

 

Fritz Lang, Metropolis

Fritz Lang, Metropolis

  • La fresque de Diego Rivera, Frozen Assets (ou Gel des avoirs), date de 1931 et traduit l’ambivalence du Mexicain pour les États-Unis en général et pour New York en particulier. Conçue comme un triptyque vertical, elle dit son admiration pour la Modernité et sa détestation des inégalités sociales :
Diego Rivera, Frozen assets

Diego Rivera, Frozen assets

-le panneau supérieur représente l’emblématique skyline, mais spectaculairement recomposée par l’artiste; il imagine une concentration d’établissements financiers parmi lesquels on reconnait, de gauche à droite, l’Irving Trust building, le Daily News building, le Bank of Manhattan building, le Rockefeller Center, le Chrysler building et l’Empire State; il crée ainsi une image du Capitalisme triomphant encore plus dense que dans la réalité!

-Le panneau central, quant à lui, représente un hangar de verre et d’acier transformé en dortoir pour les sans-abri, victimes de la grande dépression économique; non seulement ils sont déshumanisés puisqu’ils sont sans visage, mais encore, tels de dangereux révolutionnaires, ils sont sous la surveillance d’un gardien, de dos, et, comble d’irrespect, ils sont allongés en rangs serrés, tels des animaux-humains, que l’exploitation de l’homme par l’homme a fait d’eux!

-Enfin, le panneau inférieur illustre la richesse cachée ; il montre la salle des coffres d’un établissement bancaire, profondément enfouie sous terre et protégée par trois employés, de face ou de profil; elle est précédée d’une grotesque antichambre dans laquelle patientent d’élégants clients, préservés par la crise et de surcroit identifiables: le vieux monsieur assis sur le banc ne serait autre que John Rockeller Senior en personne! celui-là-même qui commanda à Diego Ribera la décoration du hall de son gratte-ciel et qui la fit détruire partiellement car l’insolent fresquiste y avait représenté Lénine (à droite, entre les ailes de l’Homme au croisement)!

 

  • Le symbole capitaliste est paroxystique dans le long métrage de Enki Bilal, Immortel ad vitam (2004) : l’action se situe en 2095 dans un New York sinistré, où Central Park ne réunit plus les conditions nécessaires à la vie humaine ; la ville est sous le joug de l’Eugenics Corporation, une compagnie pharmaceutique qui exerce sur les habitants et les politiques une dictature médicale et génétique. Une lutte contre les humains non encore modifiés s’engage mais, malgré l’assistance des dieux de l’Égypte ancienne; leur combat est perdu d’avance: le Socialisme semble définitivement vaincu par le Capitalisme et la Mondialisation. L’insalubrité au sol nous vaut un festival d’images numériques en plongée, d’une époustouflante poésie, – qui n’est pas sans rappeler celles, moins sophistiquées, du King-Kong des années trente !
Envi Bilal, Immortel ad vitam

Envi Bilal, Immortel ad vitam

  • Sans doute, si l’on avait appris à lire ces images verticales, hautement symboliques, aurait-on été moins stupéfait par les tragiques attentats du 11 septembre ; maintes fois pressentis par les Artistes plasticiens, ils l’ont aussi été par les Littéraires et, notamment, par le poète moderniste Hart Crane, auteur en 1932 de la Tour brisée, un poème visionnaire sur un gratte-ciel ensanglanté et détruit en plein cœur de New York.

 

Hart Crane

Hart Crane

  • Un poème auquel j’associe irrésistiblement la toile de Gerhard Richter, September, peinte en 2005 et offerte au MoMA. Elle occupe une place à part dans l’œuvre du peintre par son format, petit contre toute attente (52 cm x 72 cm), et par sa technique, matière grattée jusqu’à obtention d’une image fantomatique, suggérant davantage l’intensité du choc que n’importe quel document photographique.

Richter Gehrard-Septembre-2005-huile-sur-toile-52-x-72-cm-copie

 

Mais New York n’est pas qu’un monstre urbain, grand dévoreur de vies humaines, c’est aussi une ville passionnément aimée pour sa géométrie architecturale; et l’on sent cet enthousiasme dans les clichés des photographes comme dans le travail des peintres.

  • Le Flatiron, achevé en 1902, attire aussitôt l’œil des photographes pictorialistes, tels que Alfred Stieglitz (1864-1946) et Edward Steichen (1879-1973), qui ambitionnent de faire entrer la photographie dans le domaine de l’Art et veulent rivaliser avec les peintres.

-Le cliché de Stieglitz, pris sous la neige durant l’hiver 1903, frappe par sa verticalité :

stieglitz-flatiron

à l’arrière-plan, le gratte-ciel, qui entre pleinement dans le cadre, et, au premier plan, le tronc d’un arbre dont la cime est volontairement hors-champ pour mettre en évidence la fourche qui rappelle l’arrondi de l’architecture. Cette composition très étudiée, tout en lignes et en volumes, découpe le sujet qui se détache sur un fond vaporeux.

-La photo crépusculaire de Steichen date de 1906 et frappe par un effet de contre-jour:

steichen flatiron 1907

le premier plan (avec passants, fiacres, cochers et végétaux) est relégué dans l’ombre luisante d’un soir pluvieux, tandis que l’arrière-plan baigne dans une brume lumineuse. Le cadrage serré coupe délibérément le sommet du building pour majorer l’impression de gigantisme, et surtout il insiste moins sur le bâtiment lui-même que sur la perspective, au croisement de Broadway, avec la 5° avenue et la 23° rue.

  • Avec la fièvre architecturale des années 20 et 30, les photographes rompent avec le Pictorialisme et optent pour un Modernisme radical : Stieglitz, Walker Evans, Berenice Abbott observent la mutation de Manhattan, s’emparent de la pierre, du verre et de l’acier pour eux-mêmes et magnifient leur ville avec des vues en plongée et contre-plongée qui disent leurs sensations de profondeur et de domination.
Berenice Abbott, New York

Berenice Abbott, New York

 

Dès lors, la concurrence entre Peinture et Photographie s’inverse : tout se passe comme si les peintres cherchaient à réaliser des épures de la nouvelle photographie et cela nous vaut des merveilles de dépouillement:

  • d’abord, la stylisation post-cubiste des gratte-ciel par Tamara de Lempicka.
Tamara de Lempicka, Skyscrapers

Tamara de Lempicka, Skyscrapers

Que ce soit dans les études urbaines ou dans les portraits néo-maniéristes, elle choisit un éclairage singulier, un cadrage serré, une palette limitée et des variations sur un ton majeur, pour rendre compte de l’omniprésence du minéral.

  • ensuite, la géométrisation des formes par Georgia O’Keeffe, dont les représentations tendent vers l’Abstraction. Plutôt que de copier le réel, la compagne de Stieglitz explore la ligne, la couleur et les ombres, travaille le contraste entre lumière naturelle et lumière électrique et s’intéresse à la composition pour dire la monumentale verticalité de New York, à laquelle elle semble se heurter.
Georgia O'Keeffe, City Night 1926

Georgia O’Keeffe, City Night 1926

 

  • enfin, le point de vue si particulier d’Edward Hopper, toujours restreint à un fragment, si bien qu’on a l’impression qu’il peint une ville à taille humaine ! Où qu’il se place, à hauteur des toits et de leurs réservoirs typiques, à hauteur d’un métro aérien ou au coin d’une rue, il semble saisir des instantanés dans son quotidien de citadin, parfaitement adapté à la mégapole.
Hopper, Rooftops

Hopper, Rooftops

 

  • Ce panorama serait incomplet si l’on ne mentionnait pas le mythique Pont de Brooklyn, autre icône du modernisme new-yorkais : poètes, photographes, peintres et cinéastes ont immortalisé cet ouvrage d’art suspendu, achevé en 1883, dont l’architecture néo-gothique et verticale symbolise l’élan de l’Amérique vers l’avenir.
  • Walker Evans (1903-1975) l’a photographié, sous divers angles, à diverses heures du jour et de la nuit, pour illustrer la séquence poétique de Hart Crane, The Bridge, hymne au pont et à l’Amérique tout entière, publié en 1929. Chacun de ses clichés montrent une admirable épure de l’édifice.
Evans Walker, Brooklyn Bridge 1929

Evans Walker, Brooklyn Bridge 1929

 

  • Quant au tableau de Georgia O’Keeffe, focalisé sur les arches en ogive et les cordages découpant le ciel, il s’apparente à un vitrail presqu’abstrait. Là où Henry James voyait un «monstre mécanique» Georgia voit une rigueur géométrique proche du sacré. C’est vraiment l’enthousiasme !
Georgia O'Keeffe-Brooklyn-Bridge

Georgia O’Keeffe-Brooklyn-Bridge

 

Pour finir, je vous invite à rêver avec le photographe des Villes éteintes (2012), Thierry Cohen, qui substitue la nuit étoilée aux mégawatts et réinvente l’image des mégapoles, car on ne conclut pas un film sur New York toujours en expansion…

VOIR LE FILM ICI :

http://www.dailymotion.com/video/x1var45

  1. NY to Paris is the city in the world the most represented. Symbol of modernity for over a century, it captivates painters, cartoonists, photographers and filmmakers for its architectural daring. Everyone seems to convey a subjective experience of verticality so that urban landscapes are rare with the exception of impressionist paintings of E. Cucuel, of French origin, and Guy Wiggins, trained in Europe. Some reflect the complexity of the metropolis by creating images where the labyrinthine streets and buildings blend into a singular density. This is the case of Paul Citroën, dutch artist, born in 1896 and died in 1983, who participated in the avant-garde Bauhaus adventure. Student of Paul Klee and Wassily Kandinsky, he realizes, in the 1920, photo collages from photos taken here and there, cut and arranged to give a chaotic impression of accumulation.These arrangements, known Cities or Metropolis, show a vertical cluster of monumental architecture reflecting the birth of the Society of Consumer Affairs. Fritz Lang is inspired to create the sets of his film MetropolisBut the filmmaker does not just rebuild a modern city. As a visionary, he created a stratified city, symbolic theater of Class Struggle. Using views alternately diving and cons-diving, he takes his camera from the top of skyscrapers, where live the capitalist elite, to the basement, where the energy of the upper town is provided by the Proletariat. But stop to « push open doors »! let us be captivated by the beauty of the images, the elegance of black and white and consider the special posterity of Metropolis In fact, from Frozen Assets to Immortal (ad vitam), we find the brand of the expressionist master. Diego Rivera’s mural, Frozen Assets, painted in 1931, reflects the ambivalence of Mexican for the United States in general and especially for NY. It is designed as a triptych vertival, says his admiration for Modernity and his hatred of social inequality. The upper panel depicts the iconic skyline, reconstructed by the artist: it focuses more financial institutions among which recognizes, from left to right, the Irving Trust building, the Daily New building, the Bank of Manhattan building, the Rockefeller Center, the Chrysler building and the Empire State building. The image of triumphant capitalism is more dense than in reality ! The central panel shows a shed of steel and glass, transformed into a dormitory for the homeless, victims of the Great Depression.They are dehumanized because they are faceless and, as dangerous revolutionaries, they are guarded by a security guard, back; and they are lying in serried ranks as human animals. The lower panel illustrates the hidden wealth. It represents the coffers of a bank, buried deep underground, protected by three employees, painted face or profile.This room is preceded by a grotesque hall, where wait patiently some elegant customers, preserved by the crisis and identified: the old man sitting on the bench is John Rockefeller senior, who commanded D. Rivera decorating the lobby of his building and who had partially destroyed it, because the fresco painter had represented Lenin, on the right, between the wings of the Man Crossing.
  2. In Enki Bilal’s feature film, Immortal (ad vitam), the capitalist symbol is at its worst. The action takes place in 2095, in a stricken NY, Central Park is unsanitary; the town is dominated by the Eugenics Corporation, a pharmaceutical company, who has a medical and genetic dictatorship over the people and the political parties. A struggle against non-humans genetically modified undertakes; despite the help of the gods of ancient Egypt, their bout is lost. For Enki Bilal, Socialism is finally defeated by Globalization.Unsafe down is an opportunity to create a festival of digital images diving, whose poetry reminds less sophisticated images of the 1930′s picture, King Kong. If we had learned to read these vertical images, very symbolic, we would have been less shocked by the tragic events of 11/09/2001; they were approached by visual artists but also literary, as Hart Crane, the modernist poet, who wrote in 1932 the Broken Tower, a visionary poem about a skyscraper bloodied, in central NY. A poem that is reminiscent of the painting by Gerhard Richter, September, painted in 2005 and offered at MoMA. This painting has a special place in the Gerhard Richter’s work: because of its size, which is unusually small (72 x 52cm), and because of its technical, material is scraped until it gets a ghostly image, more suggestive of the shock than a photographic document. But NY is not only an urban monster, devouring human lives ! NY is also a passionately loved city for its architectural geometry. We can feel this excitement in the work of photographers and painters.The Flatiron, finished in 1902, immediately attracts the eye of pictorialist photographers, like Alfred Stieglitz and Edward Steichen; they have the ambition to enter the picture in the field of art and they rival with painters.Stieglitz’s photo, taken under the snow, during the winter of 1903, strikes by its verticality.

    The skyscraper is in the background, it occupies the entire composition; in the foreground, there is a trunk of tree whose top is deliberately cut to highlight the fork that recalls the rounded architecture. 

    This well studied composition emphasizes the subject, which stands out against a wispy background.

    Steichen‘s crepuscular photo was taken in 1906; it is striking by an against backlight effect: in the foreground, pedestrians, cabs, coachmen and tree branches, are relegated to the glistening shadow of a rainy evening.The tight framing deliberately cut the top of the building to increase the impression of gigantism and to put more emphasis on perspective.

    With architectural fever during 1920s and 30s, the photographers move away from Pictorialism and opt for a radical Modernism.

    Stieglitz, Walker Evans and Berenice Abbott observe the transformation of Manhattan, focuses on stone, glass and steel, and they sublimate their city with diving and cons-diving views, who say their feelings of domination and depth.

    So the competition between Painting and Photography is inverve: painters are now trying to make working drawings from the new photography. This produces wonders of simplicity!

    Tamara de Lempicka stylises skyscrapers with its more realistic than abstract post-cubist style. In urban studies and in neo-Mannerist portraits,she chooses a strange light, a tight framing, limited colors and variations on a major key to reflect the omnipresence of the mineral.

    Georgia O’Keeffe gives geometric shapes to her representations, which come near to the Abstraction. Instead of copying the real, Stieglitz’ wife explores line, color and shadows,she works the contrast between daylight and electric light and interested in the composition to tell the monumental verticality of NY, against which she comes up.

    Edward Hopper opts for a very particular point of view, limited to a fragment of the urban landscape, so that one has the impression that he paints a human-sized city! Up roofs and their typical reservoirs, up a skytrain or on a street corner, he seizes instannés as a townsman, perfectly adapted to the megacity.

    Impossible not to mention the legendary Brooklyn Bridge, another icon of new yorker Modernism!

    Poets, painters, photographers and filmmakers have immortalized this suspended work-of-art, terminated in 1883, whose neo-Gothic architecture symbolizes the momentum of America forward.

    Walker Evans photographed the bridge from different angles, at different times of the day and night to illustrate the Hart Crane‘s poetic sequence, The Bridge, hymn to the bridge and the America as a whole, published in 1929.

    Each of these pictures is an admirable stylization of the bridge!

    Georgia O’Keeffe’s table is focused on warheads arches and on ropes, which cut the sky, it looks like a stained glass almost abstract. Where Henry James saw « a mechanical monster, » Georgia sees a geometrical rigor, close the sacred.  This is really the enthusiasm!

     

    Finally, I invite you to dream with Thierry Cohen, the photographer of Extinct Cities, who replaces the Milky Way to Megawatts and reinvented the image of megacities,

    …because  we can not conclude a movie about NY, still growing …  

     

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