Felix Vallotton, un art du front (français et anglais)

En 1914, Felix Vallotton a 49 ans; fraîchement naturalisé et plus Français que les Français de souche, il veut s’engager pour contribuer à la victoire sur l’Allemagne. Réformé, car trop vieux pour le service, il rejoint la mission artistique aux armées et se demande Comment peindre la guerre ? quand la photographie et le cinéma en donnent une si terrible illustration.

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En décembre 1915, il grave sur bois six planches, un Corps à corps à la baïonnette, une Orgie, une Cave avec des Civils, des Barbelés, un Guetteur et une Tranchée; toutes ces xylogravures sont révélatrices de son style très synthétique (voyez plutôt la stylisation des corps suggérés par les boutons de l’uniforme

vallotton C'est la guerre! Dans les ténèbres

C’est la guerre ! Dans les ténèbres

ou celle des visages réduits au tracé linéaire du casque !) 

vallotton C'est la guerre! estampe 2 la tranchée

C’est la guerre ! la tranchée

il les réunit dans un portefolio intitulé C’est la guerre! dont la couverture maculée de taches rouge-sang dit sobrement la tragique dimension du contenu.

Felix Vallotton, C'est la guerre !

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En 1917, il est sur le front de Champagne et mentionne dans son Journal des lieux d’atroces tueries (tels que Suippes et Perthes-lès-Hurlus), et note  son expérience des premières lignes et des tranchées; de retour à Paris, il essaie de donner forme à ce vécu bouleversant et il ébauche quatorze toiles destinées à être exposées à la galerie Lebasque avant de l’être au Musée du Luxembourg, comme toutes les toiles des artistes missionnés.

Mais, Vallotton est pris par le temps et ses Paysages de guerre resteront inaboutis : s’ils disent sa volonté de rompre avec la tradition du genre (ni glorification, ni héroïsme dans ces peintures qui représentent simplement un Cantonnement, le No man’s land, des Ruines et un Grand cimetière sous la lune); ils disent surtout la difficulté voire la quasi impossibilité de retranscrire l’horreur dont il a été témoin.

Vallotton paysage de guerre_sénégalais_au_camp_de_Mailly 1917 (Musée départemental de l'Oise (Beauvais)

Sénégalais au camp de Mailly 1917

Vallotton paysage de guerre Tir_sur_fils_de_fer_allemands-1917

Tir sur fils de fer allemands 1917

cimetière militaire 1917

cimetière militaire 1917

Vallotton paysage de guerre l'église de Souain 1917

l’église de Souain 1917

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Alors, en artiste intellectuel qu’il est, Vallotton passe par la réflexion et rédige un article, Art et Guerre, dans lequel il analyse le nouveau Paysage de guerre : «Peindre ou dessiner des forces serait bien plus profondément vrai que d’en reproduire les effets matériels, mais ces forces n’ont pas de formes et de couleurs encore moins.»

Ainsi, il comprend qu’aucune forme connue ne peut rendre compte de l’extraordinaire cataclysme historique que représente la Grande Guerre et que sa représentation exige un bouleversement radical des catégories esthétiques : «Peindre la guerre aujourd’hui, ce n’est plus peindre des tableaux de batailles (…) Peut-être les théories encore embryonnaires du Cubisme s’y pourront-elles appliquer avec fruit?»                                                                                                                                           

Fort de cette idée, il entreprend Verdun, sans avoir été témoin de la bataille, mais en ayant suivi, de février à décembre 1916, l’actualité de l’offensive allemande et de la contre-offensive de l’armée française.

Felix Vallotton, un art du front (français et anglais) dans art verdun-1917-by-felix-vallotton-300x232

La toile devra se situer au plus près de l’émotion puisque, dit-il, : «je ne crois plus aux croquis saignants, à la peinture véridique, aux choses vues…»

Pour ce faire Vallotton retient deux sensations mentionnées dans son Journal, en date du 29 février 1916 : «Quelque chose d’horrible et de splendide doit être ce coin de tuerie!» et il confie à son Livre de raison* les grandes lignes du projet artistique : «Tableau de guerre interprété, projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz.»

Résultat : un tableau éclatant, cinétique et géométrique, de taille honorable (114x146cm), où Vallotton s’affranchit de la Figuration, «flirte» avec l’Abstraction et bouscule la perception du sujet, des formes et des couleurs!

Que voit-on ?

Des lignes opposées, tantôt courbes, tantôt obliques ; un entrecroisement de  cônes et de triangles ; et des couleurs, elles aussi opposées, tantôt chaudes (rouge, jaune), tantôt froides (bleu, vert, noir).

Cette composition, tout en opposition, est donc plus symbolique que réaliste ; elle privilégie la géométrie des forces antagonistes par rapport aux forces de destruction elles-mêmes : les armes et les combattants sont notablement absents de cette représentation qui montre exclusivement les dégâts des combats sur le paysage.

Ainsi, on devine un terrain bouleversé au premier plan (…), une forêt mutilée sur la gauche, (…) une autre calcinée sur la droite (…), entre les deux une tranchée (…), et le tout est traversé par des éclats d’obus et une pluie battante (…)

Ces métaphores plastiques suggèrent un champ de bataille dévasté par la conjugaison des puissances humaines, industrielles et naturelles, avec davantage d’éloquence que les célèbres Poivrons rouges dans lesquels d’aucuns ont voulu voir une image du carnage provoqué par la Première Guerre Mondiale.

still-life-with-red-peppers-on-a-white-lacquered-table-felix-vallotton-300x250 Anne Steinberg-Viéville dans géométrie

Ainsi, à la manière des Futuristes, Vallotton s’intéresse à la traduction picturale du mouvement et, singulièrement, du déplacement des obus dans l’espace : on voit leur trajectoires, leurs impacts, leur vitesse si bien que le tableau n’est pas seulement violemment coloré mais aussi bruyant.

Et à l’instar des Cubistes,  il déconstruit le paysage de guerre traditionnel et le reconstruit au moyen de la Géométrie.

Ces deux techniques permettent à l’artiste de dire l’ineffable  « enfer de Verdun », de rendre compte de la déshumanisation de la guerre mécanisée, de démontrer que la guerre détruit l’Homme et surtout d’inventer le « mémorial cubiste ».

Tous ces efforts ont été déployés pour honorer la commande du Ministère de la Guerre qui, peu pressé de constituer sa collection sur le conflit en cours, n’acquît le tableau qu’en 1976!

Mais Vallotton s’est surtout donné tant de mal pour relever un défi pictural et inaugurer une nouvelle manière de célébrer les morts, dont on retrouve un écho certain dans l’art de Maya Lin à Washington et de Peter Eisenman à Berlin.

Maya Lin, Mémorial pour les véterans du Vietnam (dessin préparatoire)

Maya Lin, Mémorial des véterans du Vietnam (dessin préparatoire)

 

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Peter Eisenman Mémorial de l’holocauste (Berlin)

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*Note:

Une reproduction de la version manuscrite du fameux Livre de Raison de l’artiste figure dans le Catalogue raisonné de l’œuvre peint, réalisé par Marina Ducrey (avec la collaboration de Katia Poletti), Félix Vallotton 1865-1925. (Institut Suisse pour l’étude de l’art ; Fondation Félix Vallotton, 5 Continents éditions, 2005, 3 volumes, reliés, 1332 p.)

VOUS POUVEZ VOIR LE FILM ICI :

http://www.dailymotion.com/video/x1vah4y

Traduction 

In 1914, Felix Vallotton was 49 years old; recently naturalized, he was more French than a native French, he wanted to commit to contribute to the victory over Germany. Reformed because too old for service, he joined the artistic mission of the armed and asked himself « how to paint the war ? » when photography and cinema give it a terrible illustration.

In December 1915, he made six woodcuts, a Melee bayonet, an Orgy, a Cave with Civils, some Barbs, a Watcher and a Tranchée; all these woodcuts reveal his very concise style (see the stylization of the bodies suggested by the buttons on the uniform, or the one of the face reduced to the linear plot of the helmet! ) 

He met them in a portfolio entitled « C’est la guerre! » whose coverage stained by blood-red spots said soberly the tragic dimension of the content.

In 1917, he was on the Champagne front and mentioned in his diary some places atrocious killings (such as Suippes and Perthes-lès-Hurlus) and he noted his experience on the front lines and the tranchées. 

Back to Paris, he tried to give shape to this shocking experience and sketched out fourteen paintings to be exhibited at the gallery Lebasque before being at the Musée du Luxembourg, like all canvases of missioned artists.

But Vallotton was short of time and his Landscapes of war remained  unfinished: they say his willingness to break with the tradition of the genre (or glorification nor heroism in these paintings which simply represent a Cantonment, a No man’s land, some Ruins and a Grand cemetery under the moon); they say how it is difficult or almost impossible to recreate the horror he witnessed.

***

But as an intellectual artist, Vallotton required reflection and wrote a paper, « Art and War », in which he analyzed the new landscape of war: « Paint or draw forces would be more profoundly true than reproduce material effects, but these forces do not have shapes and colors even less. »

Thus, he understood that the extraordinary historical cataclysm that represents the First World War can not be captured and its representation requires a radical change of aesthetic categories :  « Paint the war today is no longer paint paintings of battles (…) Perhaps still embryonic theories of Cubism there will they apply with fruit? » 

With this idea, he began « Verdun », without having witnessed the battle, but having followed, from February to December 1916, the news of the German offensive and of the French army contre-offensive.

The painting should be located closer to the emotion, as he said: « I do not believe in bleeding sketches, in true painting, in things seen … »

To do this, Vallotton held two sensations mentioned in his diary, dated February 29, 1916: « Something terrible and beautiful to be this corner of killing » and he confided in his book the main lines of artistic project: « Table of war interpreted, black, blue and red colored projections, devastated land, clouds of gas. »

The result is a dazzling, kinetic and geometric painting, solid size (114x146cm), where Vallotton overcame Figuration, « flirted » with the Abstraction and disrupted the perception of the subject, the shapes and the colors!

What do we see?

Opposing lines, sometimes curved, sometimes oblique, an intersection of cones and triangles and colors, also opposed, sometimes hot (red, yellow), sometimes cold (blue, green, black).

This composition, based on oppositions, is more symbolic than realistic, it favors the « geometry of opposing forces » against the forces of destruction themselves: weapons and fighters are notably absent from this representation that shows only the damage caused by fighting on the landscape.

Thus, we guess a land upset in the foreground, a mutilated forest on the left, another burned on the right and, between the two, a tranchée; everything is crossed by shrapnel and heavy rain.

As for the visual metaphors, they suggest a battlefield ravaged by a combination of human, industrial and natural powers, with more eloquence than the famous red peppers in which some people have wanted to see a picture of the carnage caused by the First World War World.

***

Thus, like the Futurists, Vallotton is interested in the pictorial translation of movement and singularly movement of artillery shells in space: we see their trajectories, their impacts, their speed so that the painting is not only violently colorful but noisy.

And like the Cubists, he deconstructs the traditional landscape of war and rebuilds using geometry.

Both techniques allow the artist to say the ineffable « hell of Verdun », to account for the dehumanization of mechanized warfare, to demonstrate that war destroys human and, especially, to invent the « cubist memorial. »

All these efforts have been made to honor the order of the War Department that, no hurry to build its collection of the ongoing conflict, acquired the painting in 1976!

But Vallotton was mainly worked so hard to raise a pictorial challenge and inaugurate a new way to celebrate the dead, in which we find some echo of the of Maya Lin‘s art in Washington and Peter Eisenman’s in Berlin.

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Une réponse à “Felix Vallotton, un art du front (français et anglais)”

  1. wicca 16 décembre 2016 à 21 h 39 min #

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