Giorgione, l’humaniste

frise des arts libéraux et mécaniques astronomie

Ni biographie, ni hermétisme dans cet essai sur Giorgione (1477-1510) qui prétend simplement situer sa production dans l’âge d’or de l’Humanisme mathématique, à Venise. 

Jugez plutôt !

En 1495, Jacopo de Barbari fait le portrait de Luca Pacioli, dont la Somme d’arithmétique commerciale, la Divine proportion et l’édition latine des Éléments d’Euclide sont publiés à Venise entre 1494 et 1509.

Jacopo de Barbari  Fra_Luca_Pacioli

Au cours des mêmes années, Albrecht Dürer voyage en Italie et séjourne à Venise, où se trouve Léonard en personne.

En 1502-03, Giorgione réalise la frise de la Casa Marta, magnifique nature morte mais surtout merveilleux inventaire scientifique de la Renaissance, dans lequel la Géométrie appliquée occupe une place privilégiée.

Et, en 1514, le même Dürer grave Melancholia, où polyèdre et carré magique triomphent de la dépression.

 dürer Melancholia_I

Incontestablement, à la charnière du XVI° siècle, la Connaissance passe dans le camp des Géomètres, savants comme artistes : l’obscurantisme de la Religion et de la Tradition est sur le point d’être balayé par une idée neuve : tout ce qui est mesurable peut être connu.

Le jeune Giorgione est pleinement conscient de cette révolution culturelle – lui qui inscrit sur le premier cartouche de la frise de Castelfranco la devise de l’Humanisme : « umbre transitus est tempus nostrum », notre époque dissipe des ombres

Pénétrons donc dans la Casa Marta, prétendue maison natale du peintre et depuis peu Musée (2009) ! 

frise des arts libéraux et mécaniques 1

La Frise se déroule, tel un ruban ocre, sur une quinzaine mètres, le long des murs de la grande salle. Y sont représentés les arts libéraux (entendez par-là les matières abstraites: grammaire, dialectique et rhétorique; géométrie, arithmétique, astronomie et musique) ainsi que les arts mécaniques ou matières manuelles : guerre, agriculture, peinture, sculpture et architecture.

Si elle parait illustrer le cursus médiéval de l’homme libre et celui de l’homme assujéti, elle en bouscule toutefois la hiérarchie : tous les instruments sont mis sur un pied d’égalité par le recours au camaïeu d’ocres et tous sont envisagés comme des applications de la Géométrie : équerre, règle et compas côtoient livres, sphères, violes et chevalets, si bien que littérature et mathématiques, musique et astronomie, arts plastiques et philosophie, ingénierie militaire et calcul sont unis dans une même problématique, celle de l’interprétation du monde.

Voilà, sans doute, pourquoi la Frise se présente comme une sorte de bibliothèque, avec de solides étagères sur lesquelles est exposée la nouvelle organisation des savoirs, dont Giorgione est à la fois le contemporain et le bénéficiaire.

frise diapo.001

Plus didactique qu’ornementale, elle transforme donc la maison en «Temple de la Connaissance » ou studiolo, selon la terminologie de la Renaissance. Et dit à quel point, avec son exceptionnel Arsenal, Venise a su faire de la Géométrie appliquée à la Guerre, au Commerce et aux Beaux-Arts un instrument de sa puissance et de son rayonnement intellectuel.

Vers 1508-1509, Giorgione reprend le message de l’Humanisme mathématique sous une forme plus symbolique : il peint les Trois Philosophes, actuellement visible au Kunsthistorisches Museum de Vienne. Dans le contexte culturel que l’on vient de présenter, la toile est moins hermétique qu’on veut bien le dire :

trois philosophes 1505-08 (Vienne Kunsthistorisches Museum) 3

À gauche, une grotte. Elle évoque sans conteste la caverne platonicienne où les hommes enchainés ne perçoivent que des ombres et ne sauraient accéder à la Connaissance par l’observation.

À droite, un vieux sage présente une feuille avec des modèles géométriques et astronomiques. Il s’agit, sans doute, de Ptolémée dont l’œuvre est l’aboutissement de la méthode aristotélicienne, fondée sur l’observation, le calcul et la mesure.

À ses côtés, un homme enturbanné. Un Oriental, Arabe ou Byzantin, sans lequel l’œuvre d’Aristote n’aurait jamais été éditée par le prince des imprimeurs vénitiens, Alde Manuce.

Et, à leur gauche, un jeune philosophe, équerre et compas en mains, qui s’adonne à l’observation en parfait humaniste, héritier de la science antique. 

Entre la grotte et eux, un petit arbre printanier et un soleil levant symbolisent le renouveau de la Civilisation Occidentale, prête à dominer le Monde en le mesurant.

 trois philosophes

Il s’avère donc que la Renaissance vénitienne est plus matérialiste que la florentine, par excellence néoplatonicienne, et que Giorgione et Léonard appartiennent à la même famille d’esprit. Et quand on utilise les mêmes instruments pour étudier les phénomènes naturels ou humains, on finit par faire une peinture presque identique où les paysages sont nimbés des mêmes effets vaporeux, où les visages délicatement éclairés se détachent pareillement sur une surface noire, où les traits se superposent avec une troublante similitude…

garçon à la flèche détail  vers 1500  (Vienne.

Avec un tel bagage intellectuel, on comprend que Giorgione ait fréquenté les cercles savants de Venise comme de la Terre Ferme : l’éphémère académie aldine comme la cour d’Asolo.

La première, fondée par Alde Manuce en 1502, réunit hellénistes et philologues, venus de Byzance après la chute de l’Empire d’Orient (1453) : elle prétend concilier enseignement et édition et fait de Venise l’un des principaux centres d’étude des classiques grecs. Le peintre rend un hommage appuyé à l’imprimeur humaniste en mettant un in octavo entre les mains de l’Homme au livre vert, (visible au Fine Arts Museums de San Francisco) ; un format de poche, vecteur de la vulgarisation de la culture antique, inventé par Manuce lui-même.

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De même, il fait le Portrait de Catherine Cornaro, reine déchue de Chypre, dont il fréquente la cour d’Asolo, dévolue à la poésie, à la musique et à l’amour. Son principal animateur n’est autre que Pietro Bembo, auteur des célèbres Asolani, ces dialogues amoureux qui mettent à la mode la métaphysique du sentiment et dont Giorgione s’inspire dans ses portraits d’hommes jeunes et mélancoliques.

VOUS POUVEZ VOIR LE FILM ICI :

http://www.dailymotion.com/video/x1vakgx

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