Piero, l’invention du sublime

Qu’ils soient d’essence divine ou humaine, les personnages de Piero sont grands, altiers, maitres d’eux-mêmes, à l’exception des descendants d’Adam, visiblement agités et perturbés.

Si bien que tout son art semble sous-tendu par deux disciplines, qui contrôlent les émotions et apaisent les sentiments : d’une part, un stoïcisme, hérité de son aristocratique ascendance maternelle (Romana di Perino da Monterchi) ; de l’autre, une rigueur géométrique, propre à la Renaissance mathématique.

Vérifions ces hypothèses !

***

Dans l’impressionnante fresque de la chapelle Bacci, l’Histoire de la Sainte Croix, (sur laquelle Jésus subira la Passion), débute dans l’émotion : Piero représente, vers 1452, la mort d’Adam, sous le regard effaré de sa postérité.

Piero della Francesca, Mort d'Adam

Piero della Francesca, Mort d’Adam

La scène se lit de droite à gauche, comme un travelling.

Au premier plan, le moribond, assis, nu et sec comme un vieillard de 939 ans, si l’on en croit la Genèse ! Autour de lui, Ève, dont l’extrême vieillesse se lit sur les seins pendants comme des outres ; leur fils, Seth, qu’Adam prie de se rendre aux portes du Paradis pour obtenir de l’archange Michel l’huile de la miséricorde, qui ramène à la vie ; et deux descendants, dont une jeune fille, couronnée d’une natte blonde, recueillie, bouleversante de tristesse et d’humanité : ses lourdes paupières tombant sur de grands yeux et sa moue retroussant une belle bouche lippue disent sa prise de conscience du caractère irréparable de la mort.

Piero fresques-vraie-croix Épisode 1 mort d'Adam détail%0A

À l’arrière-plan, la rencontre surnaturelle entre Seth et l’archange : ce dernier refuse l’huile mais remet un rameau de l’Arbre de Vie avec ordre de le planter aussitôt Adam décédé.

L’arbre à venir fournira le bois de la Sainte Croix; il occupe le centre de la fresque, ainsi que la dépouille, peinte en raccourci. Elle est entourée par la progéniture d’Adam : derrière un manque, on devine Seth plantant le rameau de l’Arbre de Vie ; et une autre jeune fille, brune, bouche, yeux et bras grand ouverts, enlaidie par un désespoir sans retenue ; les autres figurants, lèvres pincées, sourcils relevés, expriment leur sidération devant la mort (n’oublions pas que, depuis la Création, c’est la première fois que l’humanité fait l’expérience du tragique !)

adam10

Enfin, à l’extrême gauche, le couple le plus bouleversant de l’histoire de la peinture ! Alceste et Heraclès, dit-on, mais qu’importe ! ils sont d’une saisissante humanité, se regardent intensément et apprivoisent la mort dans le regard de l’autre. Quiconque a croisé les yeux exophtalmes et noir de jais de la jeune fille n’est pas prêt d’oublier l’émotion qu’elle ressent devant la finitude de la condition humaine.

église st françois

Une émotion unique dans la peinture de Piero, qui a valeur d’expérience philosophique. En effet, l’étonnement ouvre la voie à la connaissance, initie à l’irréparable et oblige à l’accommodement. Telle est la portée stoïcienne du premier épisode du cycle d’Arezzo, dont le message se propagera dans tout l’œuvre.

***

Les personnages ne montreront plus jamais leurs sentiments et cela nous vaut une exceptionnelle galerie de portraits, impassibles et impavides ; ils apparentent les modèles à des héros, des êtres magnifiés ; leur communion avec le divin les laisse de marbre au même titre que leur confrontation avec d’autres humains ; et l’on peut dire qu’ils sont détachés de l’action comme dégagés de la tragédie ou de la béatitude.

Trois exemples de situations où le merveilleux les laisse imperturbables :

Dans la rencontre entre la reine de Saba et le roi Salomon, nous savons par Jacques de Voragine, dont s’inspire Piero, que la reine s’agenouille parce qu’elle a la prescience (au sens théologique du terme) que le bois sacré a servi de matériau pour accéder à la fontaine Siloé ; mais rien dans son profil de médaille ne laisse penser qu’elle accède à la connaissance transcendantale.

Piero fresques-vraie-croix-procession-de-la-reine-de-saba-dames d'honneur-1452-66

La Vierge de l’Annonciation n’est pas plus expressive ; ni crainte ni surprise ni affolement ne peuvent se lire sur son visage ou dans son attitude. Interrompue dans sa lecture, elle se contente de glisser un index à l’intérieur du livre ; (par parenthèse, ce geste attire l’attention sur le décor en trompe-l’œil de la maison de Marie, qui n’est pas sans rappeler l’un des pavements géométriques de la basilique San Marco).

piero fresques-vraie-croix Épisode 4 annonciation détail Marie 1452-66

Quant aux témoins de la résurrection d’un mort, dans la scène de reconnaissance de la vraie croix (épisode 8), ils observent humblement ; c’est tout juste si les orants écarquillent les yeux !

Par ailleurs, la souffrance, la compassion, la hargne, la rage de vaincre ou la honte de capituler déshabitent suppliciants et suppliciés, bourreaux et victimes, combattants et chevaux :

Le Juif torturé est calmement plongé dans un puits pour lui faire avouer où est caché le bois sacré ; il offre une sublime figure de Résistant, emmuré dans son silence, comme étranger au supplice de l’eau (qui lui promet une mort par suffocation) ; son tortionnaire, aux allures de Doctorant, est si peu perturbé que le spectateur peine à réaliser la signification de la scène représentée !

Piero fresques-vraie-croix Épisode 7 Torture du juif détail-Arezzo Piero Della Francesca

La boucherie des batailles, quant à elle, n’affecte ni vainqueurs, ni vaincus ; on massacre et on meurt sans effroi, malgré les marres de sang qui jonchent le terrain ; les étendards flottent paisiblement ; la strideur des combats, le cliquetis des armes, le hennissement des chevaux sont imperceptibles. Les scènes de guerre sont encore plus surréalistes que chez Uccello et semblent n’être peintes que pour témoigner de la maitrise de la perspective. Considérez plutôt la vertigineuse succession de plans dont la profondeur révèlent un paysage bien inattendu !

7007405

la victoire de Constantin (détail)

Enfin, le jugement du roi perse, Khosroes II, conquérant de Jérusalem et de fait condamné à la décapitation, ressemble à une assemblée de sages ! La sentence est sereinement prononcée par Héraclius et paisiblement acceptée par cet ennemi païen, dont le visage ressemble à s’y méprendre à celui du dieu de l’Annonciation !

Annonciation (détail)

Annonciation (détail)

***

Cette troublante parenté doit moins nous surprendre que nous mettre sur une voie propre à la création de Piero : celle du clonage des figures, issu de savantes recherches sur les proportions.

De Prospectiva pingendi

De Prospectiva pingendi

Piero participe, en effet, de la Renaissance mathématique ; héritier de Bruneleschi et Alberti, il est l’auteur de traités d’algèbre et de géométrie et il aura de dignes successeurs: Luca Pacioli, Leonard, Dürer…

À force d’approfondir la théorie de l’architecture anthropomorphique (développée par Francesco di Giorgio Martini), il crée des correspondances entre corps et bâtiments ; et cela nous vaut des personnages solides, majestueux, souverains comme des statues : par exemple, les dames d’honneur de la reine de Saba ou d’Hélène (mère de Constantin), la Vierge de l’Annonciation, les notables de Jérusalem, les Prophètes, sans oublier, bien sûr, la Madonna del Parto, la Marie-Madeleine d’Arezzo, la Vierge, les anges et les saints du retable de Brera, la Vierge de la Miséricorde et le Christ ressuscité. Leur cou évoque une colonne et leur tête un chapiteau.

Piero fresques-vraie-croix-procession-de-la-reine-de-saba-1452-66

Dames d’honneur de la reine de Saba

PIERO Madonna Del Parto-Monterchi-2

Madonna del parto

Piero fresques-vraie-croix Épisode 8 Exaltation de la ste croix détail gauche 7find16

Et, à force d’étudier les divines proportions, Piero finit par créer un type facial androgyne et idéal. D’où la belle succession d’ovales à l’arrondi parfait, au grand front épilé, aux larges joues rosées, aux yeux mi-clos, aux lèvres pulpeuses, inlassablement répétés si ce n’est décalqués… Voyez, par exemple, les deux profils de la reine de Saba qui procèdent d’une simple inversion du carton préparatoire de la fresque !

reine de Saba, profils

reine de Saba, profils

***

À l’évidence, Piero della Francesca est guidé par un Idéal, philosophique et mathématique ; il sublime le style sévère du Quattrocento, initié par Masaccio, Andrea del Castagno et Donatello ; il  dépouille l’art de tout pathétique et de toute tendresse ; enfin, pour paraphraser André Malraux, «il appelle un mot : impassibilité

VOUS POUVEZ VOIR LE FILM ICI :

http://www.dailymotion.com/video/x1varzy

Mots-clefs :, , , , , , , , , , , , , , , ,

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Les Stars |
Lecercledesarts |
Lizon |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Circuitvietnam
| Le Tour de France de Fermes...
| jsdc