Andrea di Bonaiuto, à Santa Maria Novella (Firenze)

 Septembre 2014

à la mémoire de mon ami, Leon Milo

1. andrea di bonaiuto Chapelle des espagnols (Sta Maria Novella) vue d'ensemble (1)

Florence. Salle capitulaire du couvent dominicain de Santa Maria Novella, connue des touristes sous l’appellation de Chapelle des Espagnols.

Un chef-d’œuvre de la Pré-Renaissance, peint à fresque, couvre murs et plafond de cette ancienne salle de réunion. On le doit à Andrea di Bonaiuto qui, de 1365 à 1367, conçut cet ensemble pour décorer l’un des principaux foyers de la vie intellectuelle florentine au Trecento.

Le message s’adresse moins au grand public qu’aux membres de cette communauté savante, composée de Dominicains et de leurs contradicteurs, Théologiens, Juristes, Philosophes, Artistes, religieux ou laïques, tous portraiturés avec un évident bonheur !

Foisonnant, allégorique et descriptif, il est d’une rare complexité et demande, de fait, quelques explications…

***

Andrea di Bonaiuto raconte, sans solution de continuité, l’histoire du Christ, rédempteur de l’humanité, prodiguant sa grâce et sa doctrine par l’intermédiaire de l’Église et des Dominicains. Il imagine un nouveau mode narratif, beaucoup moins compartimenté que chez ses contemporains et progressivement affranchi des canons byzantins.

  • La narration débute sur le mur faisant face à l’entrée avec, de gauche à droite, le Portement de Croix, la Crucifixion de Jésus et des larrons et la Descente aux Enfers (à savoir la descente du Christ aux limbes, entre le vendredi saint et le jour de Pâques, pour libérer les âmes des morts et leur permettre d’entrer au paradis, interdit depuis la faute d’Adam) ; ces trois épisodes sont surmontés par la Résurrection, peinte sur la voûte.

3. andrea di bonaiuto Passion et Résurrection du Christ 1

 

  • ➡︎ Ce premier ensemble frappe par son ampleur quasi épique et son animation quasi cinématographique (on est loin, en effet, des panneaux racontant séparément une scène différente, auxquels nous avait habitué Giotto).
  • Il frappe aussi par l’introduction d’un certain réalisme : des détails du quotidien (tels que architectures, vie urbaine, chevaux et soldats, mur de briques effondré) donnent une vraisemblance et une tridimensionnalité à ces trois scènes tirées des Écritures.

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  • La narration se poursuit, à droite de l’entrée, par le Triomphe de l’Église militante et de l’ordre dominicain. La fresque se lit de gauche à droite et la lecture épouse le chemin ascensionnel vers le Royaume des Cieux.

4. andrea di bonaiuto Triomphe de l'Eglise vue d'ensemble

 

  • La partie inférieure gauche est dominée par la masse imposante de Santa Maria del Fiore, alors en construction (1367) et ainsi nommée en référence au lys de Florence ; devant elle, sont assemblés des prélats, des notables et des humbles empruntant le nouveau chemin du salut.
  • ➡︎ Andrea di Bonaiuto innove en prenant au réel cet élément de décor et en portraiturant des individus, parfaitement identifiables, tous acteurs du renouveau spirituel initié par les Dominicains : sans en faire un recensement exhaustif, signalons, Dante, Pétrarque, Boccace et leurs muses, le pape Innocent VI (1352-62), exilé en Avignon et fondateur de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, Simone Saltarelli (1261-1342), prieur au couvent de Santa Maria Novella et commanditaire de la Salle capitulaire, qui admoneste ici Guillaume d’Ockham et Michel de Césène, adversaires du thomisme.

4. andrea di bonaiuto Triomphe de l'Eglise - Pétrarque, Dante, Boccace - Version 2

 

  • Mais l’intention portraitiste, si moderne soit-elle, tutoie encore l’allégorie, héritée du vocabulaire pictural médiéval : le bestiaire, composé de brebis, de chiens de berger à la robe blanche et noire et de loups, représente le troupeau des Fidèles, les Frères dominicains vêtus d’une tunique blanche surmontée d’un manteau noir, et les Hérétiques (cathares ou franciscains).
Allégorie des Fidèles de l'Église catholique et des Dominicains

Allégorie des Fidèles de l’Église catholique et des Dominicains

 

  • La partie inférieure droite exalte la mission de St Dominique : on l’y voit en train de réfuter rationnellement les arguments des hérétiques et en train d’expliquer la Bible aux Fidèles comme aux Infidèles.          ➡︎ La scène est d’une étonnante vivacité, on argumente avec les mains et on n’hésite pas à déchirer les pages du livre qui trahit la parole divine.

4. andrea di bonaiuto Triomphe de l'Eglise 3 - st Dominique réfute les arguments des hérétiques (1)

 

  • Au-dessus, tandis que le Saint administre le Sacrement de la Pénitence, le peintre s’amuse à illustrer, avec un rare raffinement, les péchés qui viennent d’être confessés (Vanité, Gourmandise et Luxure) mais ceux-ci s’apparentent, pour nous, aux simples plaisirs de la vie : danse, musique, chasse, cueillette et amour.                                                                        

4. andrea di bonaiuto Triomphe de l'Eglise 3 - les vices et les péchés      4. andrea di bonaiuto Triomphe de l'Eglise 3 - les vices et les péchés vanités des plaisirs terrestres - la danse 2 (1)

➡︎ Contre toute attente, cela nous vaut un fragment plein de vie, de grâce et de courtoisie, qui rappelle le Gothique International  tout en préfigurant le goût renaissant: voyez notamment la charmante ligne d’horizon avec ses châteaux en Toscane et ses personnages vagabondant librement !

4. ligne d'horizon

  • Ce détour par les douceurs de la vie terrestre ne doit pas faire oublier le sérieux de la propagande dominicaine ! Aussi, dans la partie médiane gauche, retrouve-t-on St Dominique en train de montrer aux âmes des Pénitents la porte du Paradis, dont St Pierre détient la clé.

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  • Plus que sur les deux autres murs, l’intention didactique est manifeste sur celui de gauche : Andrea di Bonaiuto y représente le Triomphe de Thomas d’Aquin, indissociable des allégories du savoir.

5. andrea di bonaiuto Triomphe de st thomas 1 ou allégorie des sciences 1

 

  • Au centre, le Saint Docteur, philosophe et théologien dominicain qui tenta de réconcilier la Foi avec la Raison ; il est peint en majesté avec le costume traditionnel de l’Ordre et avec, en mains, l’un de ses ouvrages : probablement, la Somme contre les Gentils, écrite au milieu du XIII° siècle à l’usage des Dominicains prêchant contre les musulmans, les juifs et les chrétiens hérétiques ; à ses pieds, en effet, le peintre a placé les grands vaincus de la sagesse thomiste : Nestorius (à gauche), Averroès (au centre) et Arius (à droite) ; leur posture accroupie dit leur humiliation.

5. andrea di bonaiuto Triomphe de st thomas 3 - Hérétiques - Nestor, Arius et Averroès

 

  • Aux côtés de Thomas d’Aquin, sont assis dix personnages des Saintes Écritures : Job avec son Livre, le roi David avec la cithare, saint Paul avec l’épée, les quatre Évangélistes, Moïse avec les tables de la Loi, Isaïe avec le Livre des Prophéties et Salomon avec le Livre des Proverbes. Leur présence souligne l’importance des études de textes dans la scolastique dominicaine.

5. andrea di bonaiuto Triomphe de st thomas 1 ou allégorie des sciences partie supérieure - Job, David, St Paul, St Marc et St Jean Evangeliste          5. andrea di bonaiuto Triomphe de st thomas 1 ou allégorie des sciences partie supérieure - St Mathieu, St Luc, Moïse, Isaïe et Salomon

 

  • Études auxquelles s’ajoute l’étude des sciences sacrées (Droit civil et Droit canon, Philosophie, Théologie, Contemplation et Prédication), celle des arts libéraux (Arithmétique, Géométrie, Astronomie et Musique) et enfin celles des sciences du langage (Dialectique, Rhétorique et Grammaire), représentés par quatorze allégories féminines, blondes et plus gracieuses les unes que les autres, en interaction avec leurs éminents représentants.                                                                                              

5. andrea di bonaiuto Triomphe de st thomas 1 ou allégorie des sciences 1 - Version 2

5. andrea di bonaiuto Triomphe de st thomas ou allégorie des sciences Géométrie-Euclide - Version 2

 

➡︎ A priori, cette fresque est la plus « primitive » des trois : trône et stalles de style gothique, fond monochrome, accouplements systématiques, probablement mnémotechniques, et symétrie un peu raide autour d’un axe central. Mais à y regarder de près, on est séduit par le chœur des jeunes filles et des savants, car le peintre a varié leurs attitudes et mis du mouvement là où le hiératisme pourrait régner.

5. andrea di bonaiuto Triomphe de st thomas ou allégorie des sciences Théologie et Contemplation-San Giovanni Damasceno St. Denys, (2)             5. andrea di bonaiuto Triomphe de st thomas ou allégorie des sciences Rhétorique et grammaire ; dans Cicéron et Priscien%0ARhétorique et Grammaire-Ciceron et Priscien

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Ainsi, en lieu et place d’une rigueur dogmatique, à laquelle on s’attend de la part de Dominicains, Andrea di Bonaiuto nous instruit en nous séduisant. Il parvient à faire passer un message de glorification et de propagande avec des images pleines de charme, qui annoncent la révolution picturale du Quattrocento.

 

 vous pouvez voir le film ici :

 

 

 

 

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