Francis Bacon et Vincent Van Gogh (en français et en anglais)

 

Paris, décembre 2014

 

L’œuvre de Francis BACON est pauvre en paysages. D’aucuns prétendent même que ce genre aurait été méprisé par le peintre au profit du portrait. Mais s’obstiner dans cette voie serait faire peu de cas d’un de ses plus beaux tableaux, réalisé en 1952, l’Étude de silhouette dans un paysage (une huile sur toile, format portrait, de belle taille 189 cm x 137, joyau de la Philip’s Collection, Washington.)

Etude de silhouette dans un paysage

Dominée par des tons azur et or, elle représente un personnage accroupi dans de hautes herbes. À l’arrière-plan, un bois que surmonte une trouée de ciel. Le tout est d’un réalisme serein, très inhabituel chez BACON, plutôt familier d’un horrifique surréalisme.

Les 2/3 inférieurs de la composition sont occupés par la savane. Chaque brin d’herbe est peint séparément et diversement orienté, avec un coup de pinceau vif, si bien que l’ensemble évoque le mouvement de la végétation, mais sans la moindre déformation de l’image (ou anamorphose) à laquelle le peintre nous a habitué. Ici, la belle Nature triomphe et non la Monstruosité : l’Afrique du Sud que Bacon a visitée en 1950-52, en allant rendre visite à sa mère…

Au centre, en avant de la ligne d’horizon et à l’à pic d’une verticale en pointillés qui coupe le tableau en deux, BACON a peint en grisaille la silhouette d’un nu masculin comme s’il s’agissait d’un collage photographique en noir et blanc : un sauvage, mi-homme mi-animal, saisi dans un instantané avec un effet de flou. Cette technique trahit la grande ambition du peintre britannique : faire se concurrencer Peinture et Photographie. La silhouette est prolongée par une ombre oblique qui permet de situer la scène dans le temps (une chaude après-midi) et de creuser l’espace.

Sur sa droite, deux oiseaux noirs, stylisés à l’extrême, soulignent la vulnérabilité du mammifère : à l’instar des animaux parqués dans les réserves naturelles, l’homme est susceptible de devenir la proie des charognards. Le tiers supérieur est occupé par les arbres et la déchirure de ciel bleu. Leur texture vaporeuse relève davantage de la technique du pastel que de celle de l’huile et le paysage de fond moins figuratif que celui du premier plan, si bien qu’un éventuel incendie de forêts pourrait s’y deviner.

Rien ne distingue vraiment cette Étude de celle du Babouin (peinte un an plus tard, 1953) si ce n’est une impression de communion avec la nature et d’absolue liberté, que ne connait pas le singe dont le destin est partagé entre la savane et la cage du parc zoologique.

Bacon Francis Study-of-a-Baboon-1953

 

Tout la distingue en revanche de l’autre Étude de nu accroupi, visible au Detroit Institut of Art, pourtant contemporaine mais tellement plus baconienne avec sa mise en scène géométrique de la figure humaine, sur une ellipse et dans un cube de verre.

'The suffering body' … Francis Bacon's Study for Crouching Nude (1952).

Longtemps, j’ai pris cette Étude de silhouette dans un paysage pour un hommage à Vincent van GOGH, tant sa technique et sa palette m’évoquent le Champ de blé aux corbeaux (1890, huile sur toile, 50,0 cm x 100,5, musée van Gogh Amsterdam) ou la Vigne !

À l’évidence, BACON paie ici sa dette envers l’un de ses maîtres, avant de lui consacrer une série, réalisée en quelques mois et exposée en 1957 par son premier marchand, Erica BRAUSEN, directrice de la Galerie Hanover à Londres.

***

Cette série compte pas moins de huit variations, dont six Études pour un portrait de van GOGH et deux Études de paysages (la première ressemblant à s’y méprendre à notre Étude de silhouette !)

Bacon-Landscape-after-Van-Gogh-1952

Aujourd’hui dispersée dans des collections privées et publiques (Londres, Paris, Washington : Tate Gallery, Arts Council Collection, Centre Pompidou et Hirshhom Museum and Sculpure Garden), elle a été réalisée d’après une reproduction en couleur de l’Artiste sur la route de Tarascon, peint en 1888 et détruit par le feu en février 1945, au cours du bombardement du Kaiser Friedrich Muséum de Magdeburg (Dresde).

Van Gogh portrait Vincent sur la route de tarascon 1888

Van GOGH s’est représenté avec allégresse, légèreté et dynamisme alors qu’enthousiaste il découvre la Provence et la lumière du Midi.

Son regard très bleu est protégé par un chapeau de paille, son encombrant matériel de peintre est aisément porté sur le dos, sous le bras gauche et dans la main droite, ses pas sont alertes. Il s’est campé sur une route, entre deux arbres, devant un champ de blé et une prairie.

Mais ce paysage, peint tantôt en aplats tantôt par touches séparées, fonctionne moins comme entité picturale que comme décor d’un autoportrait. En effet, le regard du spectateur se porte essentiellement sur la silhouette du peintre, au premier plan, et sur son ombre, particulièrement appuyée pour traduire le mouvement. On assiste au départ de l’artiste vers le motif : la campagne arlésienne insolée. L’ocre, le jaune et le bleu dominent pour dire l’éclat de la lumière et l’humilité du peintre, vêtu d’un bleu-de-travail, tel un ouvrier.

BACON est fasciné par ce « fantôme de tableau » : « J’ai toujours aimé cette toile, dit-il, et comme rien jusque là n’avait marché, j’ai pensé que je pouvais en tirer quelque chose. »

Et, en effet, avec les variations sur l’autoportrait de Vincent, il sort d’une période artistique troublante et troublée, accède à la notoriété internationale (exposition à New York en novembre 1953 et participation à la Biennale de Venise en 54), détruit l’essentiel de sa production (seule une quinzaine d’œuvres subsistent de la période 1929-1944), et inaugure une manière de peindre plus violente qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Bacon van gogh 1 Bacon van gogh 3 bacon van gogh 6-for-Portrait-of-Van-Gogh-VI-1957  Study for a Portrait of Van Gogh IV 1957 by Francis Bacon 1909-1992  francis-bacon-study-for-a-portrait-of-van-gogh-v

En  témoignent les contrastes marqués entre l’ombre et la lumière, le clair-obscur, l’explosion des couleurs virulentes (jaune, bleu, rouge, vert, noir et outremer) loin de la tendance monochrome qui caractérise Trois études de figures au pied d’une crucifixion (1945) ou Painting (1946.) En témoigne aussi la touche nerveuse, zébrant voire griffant la toile à grands coups de pinceau et de sable, et l’apparition des diagonales qui esquissent l’inquiétante géométrie de l’enfermement.

En plein âge d’or de l’abstraction, avec la série des van GOGH, BACON interroge non seulement le portrait, le rapport entre la figure et le paysage, mais encore l’autoportrait. Car le Britannique ne se contente pas de copier le Hollandais. Il lui emprunte le thème de l’artiste en partance sur le motif, la silhouette masculine et son ombre, le chapeau de paille et le sac à dos, les deux arbres et la route, mais, que ce soit de nuit ou de jour, le paysage comme la figure n’ont plus rien à voir avec l’original. Ils subissent une distorsion, comme s’ils gardaient inscrite au plus profond d’eux-mêmes la tragique empreinte d’Auschwitz et d’Hiroshima. Le van GOGH de BACON semble sortir d’un camp d’extermination et traverser une nature radioactive et perdue. Quant au paysage, il devient portrait d’une époque catastrophique et illustre à merveille la défense de Francis : « Ce n’est pas ma peinture qui est violente, c’est le monde qui est violent. »

***

Ainsi, BACON se sert-il du tableau de Vincent comme d’un archétype du peintre du XX ème siècle et opère un glissement vers l’autoportrait. Car, avec cette série en hommage au « suicidé de la société », il hurle sa protestation contre la société homophobe et son combat d’artiste, si lapidairement formulé par Philippe SOLLERS : « Vous avez tué van Gogh, le revoici ! vous ne m’aurez pas ! »

Et, de fait, BACON sera promis à une reconnaissance mondiale et à une belle longévité (1909-1992).

Vous pouvez voir le film ici :

 http://www.dailymotion.com/video/x2c5776

cliquez sur ce lien pour visionner la vidéo

English translation

Francis BACON‘s work is poor in landscapes; some people aspire what this genre would have been despised by the painter for the benefit of the portrait; but to persist in this way would be attach little importance to one of his most beautiful paintings, realized in 1952, the Study of silhouette in a landscape: an oil on canvas, format portrait, of beautiful size, 189 cm x 137, jewel of Phillips ‘ Collection (Washington).

 

Dominated by tones azure and gold, it represents a character squatted in tall grass; in the background, a wood which surmounts one pierced by sky; the whole is of a serene realism, very unusual to Bacon, rather regular of an horrific surrealism.

 

  • 2/3 third inferiors of the composition are occupied by the savanna; every blade of grass is painted separately and variously directed, with a lively brushstroke, so that the set evokes the movement of the vegetation but without the distortion of the image or the anamorphosis to which the painter accustomed to us. Here the beautiful Nature triumphs and not the Monstrousness: South Africa, which Bacon visited in 1950 and 52, by going to visit her mother …

 

  • In the center, in front of the horizon line and in sheer of a vertical line in dotted lines, which cuts the picture in two, Bacon painted in greyness the firmly packed silhouette of a male nude, as if it was a black and white photographic collage: a savage, middle-man middle-animal, seized in an immediate with an effect of vagueness (this technique betrays the big ambition of the British painter  make compete themself Painting and Photography). The silhouette is extended by an oblique shadow, which allows to place the scène in the time ( an hot afternoon) and to dig the space of the painting. On its right, two black birds, stylized extremely, underline the vulnerability of the mammal: following the example of animals parked in the nature reserves, the man may become the prey of birds. 

 

  • The third superior is occupied by trees and tear of blue sky ; their vaporous texture is more a matter of the technique of the pastel which of the oil and returns the thorough landscape less representational than that of the foreground, so that a possible forest fire could guess there… 

 

  • Nothing really distinguishes this Study of that of the Baboon, painted on one year later (1953), if it is not an impression of communion with the Nature and of absolved freedom which does not know the monkey, whose fate is split between the savanna and the cage of the zoo.  

 

  • Everything distinguishes It of the other Study of squatted nude, visible in Detroit Institut of Art, nevertheless contemporary, but so much more Baconian, with the geometrical direction of the figure on an ellipse and in a glass cube!

 

For a long time I took this Study of silhouette in a landscape for a tribute to Vincent van Gogh so much its technique and its pallet evoke me le Champ de blé aux corbeaux (1890, Van Gogh museum, Amsterdam, oil on canvas, 50,5 × 100,5 cms) or la Vigne. Obviously, Francis Bacon pays here his debt to one of his masters, before dedicating him a Series, realized in a few months and exposed in 1957, by his first trader, Erica BRAUSEN, director of the Hanover gallery in London. 

 

***

 

  • This series counts not less than eight variations, among which six Studies for Van Gogh’s portrait and two Studies of landscape, – the first one looking like to be mistaken in our Study of silhouette. Today scattered in private and public collections (in London, Paris and Washington : Tate Gallery, Arts Council Collection, Centre Pompidou, Hirshhorn Museum and sculpture Garden), it was realized according to a reproduction in colors of the Artist on the road of Tarascon, painted in 1888 and destroyed by the fire in February 1945, during the bombardment of the Kaiser Friedrich Museum de Magdeburg (Dresden); Van Gogh represented himself with enjoyment, thoughtlessness and dynamism, while enthusiast he discovers Provence and light of South: his very blue eyes are protected by a straw hat, his cumbersome equipment of painter is easily concerned the back, under the left arm and in the right hand; his steps are alert; he planted on a road, between two trees, in front of a wheatfield and a meadow; but this landscape, painted sometimes in aplats sometimes in separate touches, works less as pictorial entity than as decoration of the self-portrait. Indeed, the look of the spectator concerns essentially to the silhouette of the painter, in the foreground, and on his shadow, particularly rested to translate the movement: we attend from the artist towards from his motive, the sunny Arles’ countryside; the ochre, the yellow and the blue dominate to say the brightness of the light and the humility of the painter, dressed like a worker.

 

  • Francis BACON is fascinated by this ghost of picture:  » I always liked this painting -he said- and, as nothing up to there had worked, I thought that I could pull something. «  Indeed, with these variations on Vincent’s Self-portrait, he goes out of disturbing and disturbed artistic period, where he reaches the international fame (exhibition in New York in November 1953, participation in the Biennial event of Venice in 54), where he destroys the main part of his production (only about fifteen works remains of period 1929-44), but also where he inaugurates a new way of painting even more violent than after the Second World War: the contrasts marked between the shadow and the light, the light and the dark show it; the explosion of the virulent colors, yellow, blue, red, green, black and ultramarine, far from the monochrome tendency which characterizes Three studies of figures at the foot of a crucifixion ( 1945 ) or Painting ( 1946 ); the nervous touch, streaking even scratching the painting with big blows of brush and sand, and the appearance of the diagonals sketching the geometry of the confinement. 

 

  • In full golden age of the Abstraction ( 1945-70 ), with the series of Van Gogh, Bacon questions not only the portrait, the report between the figure and the landscape, but still the self-portrait. Because the British does not copy the Dutchman. He borrows him the theme of the outbound artist on the motive, the male silhouette and its shadow, the straw hat and the backpack, both trees and the road, but, whether it is at night or of day, the landscape as the figure have to see nothing more with the original: they undergo a distortion as if they kept registered in the depths of themselves the tragic imprint of Auschwitz and Hiroshima; his Van Gogh seems to take out of an extermination camp and to cross a radioactive and lost nature; as for his landscape becomes portrait of catastrophic period and illustrates marvelously his defense: «  it is not my painting which is violent, it is the world which is violent. »  

***

So Bacon is of use the picture of Vincent as an archetype of the Painter to XX ° century and operates a sliding towards the self-portrait; indeed, with this Series in homage to  » le suicidé de la société » (Antonin Artaud), he tells us his protest against the homophonie society and his fight of artist, so very abruptly formulated by Philippe Sollers:  » you killed Van Gogh, here he is again! You will not have me! «   And he will be promised to an international recognition and to a beautiful longevity ( 1909-1992 ).

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