Rentrée littéraire 2018 : un nouvel auteur est né, B.V.

LA LEÇON MAGISTRALE (nouvelle)

- J’ai retrouvé mon ombre et encore toute droite, se dit l’homme en regardant sa silhouette portée sur le mur ensoleillé tandis que, derrière lui, la lourde porte se refermait. Ces retrouvailles avec la vie, la liberté : que de temps écoulé, d’heures rêvées, d’espoirs surpris, développés et anéantis au cours des trente dernières années ! L’usure du corps, blessé par les violences, les privations, les excès imposés, avait pu être compensée par le courage, les succès de la volonté, petits mais forts, et toujours et au-dessus de tous et de tout par l’espoir. L’espoir, mais aussi la dignité. Savoir qu’à chaque interrogatoire, condamnation, emprisonnement, déportation, le respect de soi triomphait jusqu’à l’exaspération des tortionnaires et des bourreaux, jusqu’à faire naître le doute, voire l’écoeurement, même chez les serviteurs de l’appareil de Justice et de Répression.

- Malgré les meurtrissures du corps et de l’âme, mon esprit est, lui, resté intact et intègre. Je vis ! L’homme reprit ou réinventa une vie normale, – si l’on peut employer pareil qualificatif pour les rescapés, apparents, des grandes empoignades humanitaires. Avec quelle énergie, quelle pureté n’avait-il pas embrassé, servi la Juste Cause de la Grande Révolution ! sans toutefois prendre conscience, au début, que les violences auxquelles il souscrivait et qu’il pratiquait aussi, portaient en elles-mêmes les prémisses des violences et injustices dont il serait la victime. Pourtant, c’étaient bien la même grande philosophie, les mêmes grands principes de fraternité universelle et intemporelle qui l’avaient conduit de part et d’autre du Pouvoir. Pendant dix ans, les deux forces qui avaient écrasé les autres, après des alliances douteuses voire contre nature, s’étaient soupesées, jaugées, affrontées, et, qui l’expliquera, un Parti l’avait emporté. Ce ne fut pas le sien, évidemment !

L’homme reprit une vie sans famille ni ami, être hors du temps, juxtaposé aux humains, mais à jamais séparé d’eux par ses épreuves et sa relative, toujours relative, liberté, accordée pour « Bonne Conduite ». La politique de « Bonne Conduite » était devenue nécessité, – nécessité fait loi -, pour le Régime. Malgré la construction de nombreuses prisons, la place manquait pour les nouvelles générations peu dociles envers le Pouvoir. (Les jeunes poussent les vieux, comme on dit.) Une fois de plus, l’Histoire prévue par les Penseurs, les Apôtres et l’espèce infinie et protéiforme des Intellectuels, faisait des infidélités à l’Histoire vécue.

Un après-midi, les pas de l’homme, guidés sans doute par le lointain souvenir d’une brillante mais éphémère activité, le conduisirent à la Faculté des Lettres. La ville, de caractère historique, s’était certes agrandie mais conservait ses beaux quartiers et ses monuments publics. Nous passerons sur l’émotion qu’il ressentit en se retrouvant là où il avait été successivement étudiant et professeur : ceci relève de l’intime, et, plus que tout être, l’homme marqué par les souffrances a droit à la pudeur. Ce jour-là, un cours de littérature contemporaine rassemblait, dans un amphithéâtre presque plein, l’équipe du professeur et des étudiants, deux appariteurs d’un âge certain, au visage inexpressif, et un troisième, jeune et fort, emblousé de gris comme ses collègues. Ce dernier, tout en ne présentant pas l’allure typique de l’intellectuel classique, témoignait de vivacité dans son regard. L’homme, en s’asseyant, (il ne restait que deux places inoccupées), sentit tout le poids inquisiteur de l’appariteur, qui, tout en continuant à l’observer, regardait les fiches qu’il avait « empruntées » au professeur. L’homme, un peu gêné, se retourna cependant qu’il entendit une sorte de ronron feutré. Un frisson interne le parcourut. Ce bruit si caractéristique, bien connu de lui, était celui de petites caméras qui balayaient l’espace. Docilement, sans perdre un mot, les étudiants transcrivaient le cours magistral. L’homme était plutôt bercé par les mots qu’attentif à leur sens. Il retrouvait le climat de la vie telle qu’il l’avait rêvée adolescent et vécue un bref temps adulte. Être soi dans l’univers des Lettres, tout en transformant la Société pour qu’elle soit enfin juste, libre et fraternelle. Oui, au début, tel était le programme officiel. Puis, petit à petit, son engagement réfléchi et sans concession aux adversaires de la Grande Cause Révolutionnaire l’avait fait passer du côté de ceux qui, maîtres du Pouvoir, réprimaient à leur tour. La Littérature de témoignage devint essentiellement un outil pour faire triompher la Cause ; ensuite, elle fut une arme pour écraser sans merci ceux qui, à des titres divers, n’acceptaient pas la Ligne Unique. À ce moment, l’homme savait, – et il n’était pas le seul -, qu’il trahissait à la fois la philosophie, but proposé aux générations présentes et à venir, et sa propre dignité. Comme il douta, il le dit. Il fut suspect et finalement criminel…

Depuis un moment, il sortait progressivement de sa rêverie : ses oreilles, son esprit reconnaissaient ses propres mots. Ému, flatté pendant un bref instant, il devint complètement attentif à la glose proposée par le maître ex cathedra. Le sens de l’étude qu’il avait consacrée à POLITIQUE et POÉSIE était totalement déformé : le professeur dénaturait la pensée et retournait littéralement la signification du message que l’auteur s’était proposé de transmettre à l’humanité. Comme si son trouble se ressentait, il lui parut que les caméras s’agitaient davantage derrière lui. Quant à l’appariteur, au professeur et aux étudiants, ils le regardaient. Il avait pensé tout haut ! Lui, un vieil habitué du monde carcéral ! - Quelque chose de mal compris?, interrogea le professeur. - C’est que … (je parle ou je me tais. Courage ou prudence. Intelligence ou mépris de soi…?) C’est que … je suis l’auteur de l’ouvrage que vous expliquez, et que .., avec tout le respect, la considération … que je …, que nous vous devons, … je n’ai pas voulu dire ce que vous affirmez. En même temps que le sang-froid, lentement appris et pour un bref instant oublié (signe de jeunesse), investissait à nouveau l’homme, un silence que l’on pourrait qualifier de sibérien … envahit la salle. - Vous me parlerez à la fin du cours, soit d’ici peu, dit le professeur sur lequel se penchait l’appariteur au regard éveillé. Le cours fini, les étudiants quittèrent en hâte l’amphithéâtre. L’un d’eux s’arrangea pour articuler faiblement mais distinctement Merci. Il dut montrer son titre d’identité à l’appariteur qui le plaça devant l’œil électro-électronico-mécanique de la caméra. La carte lui fut rendue. L’homme sortit mais ne rentra plus jamais chez lui.

Après que la dernière des portes se fut refermée sur lui, il se trouva dans une pièce, claire, propre, banale, de cet aspect banal que l’on rencontre partout de nos jours dans les habitations. L’absence complète de barreaux ou de grillage à la fenêtre, qui donnait sur une sorte de parc, l’ameublement simple mais complet qui sied à une chambre, lieu de repos, de détente et de méditation, calmèrent son angoisse.
Après tout, se dit-il, ils m’ont arrêté et introduit ici pour un interrogatoire formel ou, peut-être, pour me donner un avertissement afin que dorénavant je ne participe plus à la vie publique. C’est bien cela, se persuada-t-il. Mon intervention est à mettre à la fois sur le compte d’une résurgence de feue ma jeunesse et d’une marque de sénilité. Je dois être effacé, se dit-il, en souriant en lui-même. Mais à peine cette explication affleurait à son esprit que la réalité brutale s’imposa. Un cri étouffé, qui avait tout le caractère dramatique de celui de l’enfant qui naît à la vie, résonna en lui et le fit trembler. Cri affreux de celui qui, au contraire, quitte la vie. II comprenait ! La bienveillance supposée de ceux qui l’avaient pris en charge après son arrestation, l’aspect paisible, neutre, intemporel du bâtiment et de la pièce où il était, le manque de barreaux, de système apparent de surveillance, tout cela avait un sens profond. Mais ce qui lui donnait la conviction décisive de la nature de son sort, c’était – et cela surgissait brutalement dans son esprit – l’absence complète de portraits des Pères fondateurs et des Chefs. Partout ailleurs, dans quelque lieu que ce soit, y compris dans les prisons et les bagnes, et pour quelque circonstance que ce soit, les portraits étaient présents et multiples, parfois comme à l’infini. Si tout paraît si calme, rassurant, se dit l’homme, c’est que j’ai atteint le dernier stade du redressement. Celui où l’être humain, par les procédés chimiques, perd son moi profond, son individualité pour n’être plus qu’un objet conditionné et docile, tout en conservant sa personnalité apparente. Qu’importe alors qu’il y ait serrure, grille et portraits dans ces bâtiments qui anéantissent l’être !

L’homme savait que ce crime, le plus barbare, était en marche et qu’il allait en être la victime. Un doux parfum se répandait. Le corps, en se détendant, commençait à trahir l’âme. Un sourire se formait sur ses lèvres. L’esprit, une dernière fois, protesta et, par un effort grimaçant, la bouche articula  Non ! C’est alors que l’homme, vaincu, mourut : son esprit ne l’appartenait plus.

Le cas de l’homme était maintenant l’affaire de la Machine. Celle-ci se présentait comme un bloc métallique orné de deux témoins vert et rouge, qui clignotaient d’une manière équivoque, surtout le rouge. Entre ces deux sortes d’yeux, un curseur vertical permettait de moduler les données fournies à l’appareil, tandis qu’une fente horizontale recevait en-dessous les cartes perforées dont se nourrissait la machine. Sur le côté supérieur, deux sortes d’ouïes servaient d’aérateurs. Enfin, sur la face postérieure, placée bas et d’une manière curieuse mais, peut-être, originale, se trouvait un autre orifice par où sortait la carte perforée.

Donc, la Machine devait résoudre son cas. Non pas pour le remettre éventuellement en liberté après traitement, son cas étant jugé désespéré, mais pour essayer de comprendre pourquoi et comment l’homme avait pu se montrer rebelle à tous les traitements, incarcérations et brutalités qu’il avait subis depuis son classement parmi les ennemis de la Société et du Régime. Or, la Machine eut un comportement étrange qui fut jugé scandaleux, dangereux puis intolérable. Elle rejeta à la figure même de l’appariteur, un haut fonctionnaire, la carte perforée. Rien n’y fit. Ni la répétition du même geste, ni le retournement de la carte, ni l’étude de sa composition. Rien ! Mieux ou plutôt pis, la Machine, bien que longuement conçue, préparée, nourrie pour interpréter le comportement des êtres nuisibles, et ce à partir des données fondamentales de la Philosophie et du Régime, exprimait l’inverse de ce qu’on attendait d’elle. Ainsi, l’homme désormais privé de son être devait être relâché, félicité et même cité en exemple. La Machine devenue folle s’exprimait avec les termes d’Esprit, de Liberté et de Justice !

La rébellion de la Machine créée par le Régime le secoua. Au sommet, des réunions regroupant l’appareil politique, policier, militaire et idéologique, les savants et techniciens de haut niveau, siégeaient sans désemparer dans le plus grand secret. Quelqu’un voulut qualifier la Machine de déviationniste de droite ou de gauche, voire du centre. On fit comprendre à cet original que le centre ne peut naturellement exister : il y a La Révolution et La Réaction, un point, c’est tout. Un autre, comme au bon vieux temps, crut spirituel de traiter la Machine d’ennemi du peuple, d’électronique lubrique, de vendue à l’Impérialisme … Les plus intelligents leur firent comprendre simplement mais éloquemment quelle était la nature du problème : une machine créée par et pour le Régime se mettait à penser par elle-même et à juger à son tour. Il fallait l’anéantir, elle et ses pareilles. II fut décidé qu’elles seraient réduites à l’état de très fine poussière à répandre sur les grands espaces orientaux quasi vides.

À quelque temps de là, un avion pulvérisa sur la longue steppe la poussière très fine qui scintilla un moment dans l’aube naissante. Et la terre en fut tout imprégnée. Loin, venu de l’Est, surgit un cavalier qui s’arrêta et tira de sous sa selle une sorte de viande boucanée qu’il mangea lentement, tandis que ses yeux bridés fixaient on ne sait quel point vers l’infini de l’Occident. Un sourire accompagnait son rêve de longue errance vers le soleil couchant. Le cavalier fut distrait de sa méditation par le piétinement nerveux du cheval. Rien n’apparaissant qui pût effrayer l’animal, le Tartare reprit sa marche sans comprendre. Mais la bête sentait, elle, sous ses pieds, pas loin sous l’herbe qui ondoyait, comme un frémissement. Ses sens plus affinés que ceux du cavalier percevaient comme un appel qui se multipliait et s’amplifiait. Les poussières de la machine pensante répandues sur la vaste plaine s’interpelaient et formaient comme une onde musicale qui amplifiait les mots d’Esprit, de Liberté et de Justice !

(B.V. peut être contacté sur ce blog)

Les Stars |
Lecercledesarts |
Lizon |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Circuitvietnam
| Le Tour de France de Fermes...
| jsdc